“Y a une nouvelle série sur Apple TV, un truc sur l’aérobic dans les années 1980, avec des bandeaux et des guêtres fluo. Ça a l’air sympa. On tente ?”
C’est ce que je propose à ma femme de retour dans le salon. Elle a enfin réussi à coucher notre fille.
“C’est toi ou c’est moi cette nuit ? OK pour tester, mais juste un épisode.”
Je lance.
Une musique disco démarre doucement. Puis un déluge d’images.
Des grosses lunettes fumées. Des cheveux longs, des moustaches épaisses et des rouflaquettes. Des cols immenses et des robes à fleurs. Une cuisine brillante jaune moutarde. Un téléphone rotatif. Un cendrier sur pied sur une moquette épaisse.
Je suis tout de suite dans l’ambiance.
Plusieurs personnages apparaissent à l’écran, dont une jeune femme. Je la pointe du doigt, et dis à ma femme que c’est elle sur l’affiche de la série.
Tout au long de l’épisode, elle apparaît docile, un peu effacée face à un mari exubérant, volubile, sûr de lui. À un moment il lui tend sa tasse vide en discourant sur des idéaux communistes révolutionnaires. Elle lui sert du café, muette, l’air résignée.
Je me crispe.
Ça fait des mois que je passe la moitié de mes nuits debout après des journées harassantes, à bercer ma fille, lui donner le biberon et faire les cent pas dans le noir pour la rendormir. Je sais que je ne devrais pas me sentir visé, mais ça m’agace.
J’ai quand même envie de comprendre ce qui se cache derrière les yeux fuyants de cette jeune femme.
Au bout de quelques minutes, une voix off. Sa voix intérieure. Elle semble être régulièrement envahie par des pensées intrusives. Des jugements très sévères sur le physique. Tantôt le sien. Tantôt celui des autres.
Je me reconnais immédiatement. J’ai la même voix dans la tête.
Celle qui émerge tous les jours quand je suis nu dans la salle de bain, et qui me dit “Alors, t’as bien bouffé aujourd’hui, Gros Sac ? T’as bien gardé ton cul sur le canapé, Gros Sac ?”
Celle qui émerge dès que je croise quelqu’un avec un ventre rond, un double menton ou des hanches larges. Et qui déverse automatiquement un torrent de méchanceté.
À la fin de l’épisode, le personnage prétend aller faire une course. Après un long trajet en voiture, elle se gare au pied d’un vieux motel aux néons éteints. Je sens presque la moiteur quand elle ouvre la porte de la chambre. Elle pose un sac en kraft sur une table.
Elle retire le couvre-lit poussiéreux, plisse le drap du plat de la main, se déshabille. Je m’attends à ce qu’un amant la rejoigne.
Elle reprend son sac en kraft et en sort un burger qu’elle pose au milieu du lit. Puis un deuxième. Un troisième. Ses gestes sont méthodiques. Je sens le rituel parfaitement rôdé.
Elle mange les burgers, l’un après l’autre, sous le ventilateur de plafond qui tourne lentement.
Sur le plan suivant, un bruit de chasse d’eau. Elle sort des toilettes, se rafraîchit le visage, réordonne ses cheveux. Elle quitte la chambre. Fin de l’épisode.
Je vais me coucher.
Je garde les yeux ouverts dans le noir. Ces images dans le motel me restent en tête. Je me demande depuis combien de temps elle répétait ce même rituel.
Je repense à ces soirs de semaine quand j’habitais seul. À ce même panier que j’achetais après le travail, au Franprix de la sortie du métro. Un saucisson, une boîte de cassoulet format familial, une bouteille de jus d’orange de Sicile sans pulpe, et des Kinder Pingui vendus par trois.
Je me revois manger le saucisson entier comme un apéro, que je coupais en fines tranches pour que le plaisir dure plus longtemps.
Puis le cassoulet que je mangeais directement dans la casserole, en gardant les morceaux de poitrine pour la fin. Mes préférés.
Ces grandes gorgées de jus pour faire passer tout ça, en vidant la bouteille d’un litre en trois fois.
Cette lutte pour finir le troisième Kinder Pingui, avec la peau de mon ventre qui tire douloureusement.
Et puis ce coup de barre énorme. Celui qui, quinze minutes plus tard, me collait les paupières, allongé devant des compilations de prank sur YouTube.
Les épisodes passent. Des cours d’aérobic sur cassette. De la sueur. Cette sensation de reprendre la main sur sa vie par le mouvement. Ça me parle.
Vers la fin de la deuxième saison, elle accepte à contre-cœur de suivre une thérapie contre ses troubles alimentaires. Retraite en pleine nature, cercle de parole, visages fermés qui évitent de se regarder.
Les jours se succèdent. Le personnage semble se plier aux consignes sans véritablement s’ouvrir.
Un jour, les patients sont assis en cercle autour d’une orange. La facilitatrice donne les consignes : la regarder, sentir sa texture, percevoir son odeur, l’éplucher doucement, écouter le bruit de la peau, goûter la pulpe.
Le personnage, dont la voix intérieure moque l’exercice, finit par exploser. Comme si regarder trop longtemps cette orange était devenu intolérable. Elle attaque les autres femmes du groupe, dénigre la thérapie dans son ensemble.
Un moment de silence. Des bras s’ouvrent face à elle. Son regard change. La voix intérieure se tait.
Elle s’abandonne.
Qu’est-ce qu’elle a vu sur cette orange ?
Les images de cette thérapie me restent en tête les jours qui suivent. Ce ralentissement. Cette façon de regarder.
Un jour je me surprends la main dans un grand pot de cookies au bureau. Aucune idée du nombre que j’en ai déjà mangé.
J’essaie de me souvenir de mon déjeuner. Je me revois à la boulangerie commander ce même sandwich poulet mayo, avec un moelleux au chocolat, et un petit financier à la pistache du bocal à côté de la caisse enregistreuse.
Je me revois manger tout ça devant mon PC, écoutant d’une oreille une visio d’équipe, relisant des slides en parallèle pour une réunion à 14h00. Puis aller jeter mon sac en kraft avant de me faire couler un double expresso. Le troisième de la journée.
Combien de fois ai-je fait ça cette semaine ?
Je crée un mémo dans mon téléphone “Suivi repas”. Je me fixe une seule règle : à chaque fois que j’ouvre la bouche pour manger quelque chose, je le note.
En deux jours, ça me saute aux yeux : je mange lourd, peu équilibré, tout le temps. Très vite, je n’ai plus besoin de la note. Je vois de la nourriture partout.
Je me vois m’arrêter devant cette vitrine en sortant du travail, regarder cette belle part de flan pâtissier à la vanille Bourbon. Avec cette voix intérieure qui me dit “T’as pas assez mangé aujourd’hui ?”
Quand je suis chez des amis, j’ai du mal à rester attentif, pris entre les conversations et ces bols de biscuits apéro sur la table basse qui me font de l’œil.
“Allez, vas-y, tu sais bien que tu vas craquer”
Je m’entends répéter depuis des années : “J’ai un métabolisme lent, je grossis rien qu’en mangeant une cacahouète”. Combien de personnes m’ont écouté en souriant et se sont dit : “Non, c’est juste que tu manges comme quatre” ?
Je finis par télécharger une application de suivi alimentaire. J’apprends à convertir le poulet en grammes de protéines, le riz en glucides, l’huile d’olive en lipides.
Au bout d’un mois, je change de cran sur ma ceinture, et je me sens beaucoup mieux dans ma peau. Mais le suivi n’est pas si simple.
Je mange souvent dehors, et je passe mon temps à décomposer les assiettes au restaurant et les plats à emporter. À estimer les quantités, les sauces, les calories.
Pour me faciliter la vie, j’achète une plus grande part de mes repas au supermarché. En un scan de code-barre, mon appli remplit automatiquement toutes les informations.
Je compose mes paniers en cherchant des combinaisons optimales pour remplir mes jauges. Trois tranches de jambon de poulet, un paquet de riz micro-ondable et un avocat.
Parfois je refuse des déjeuners. Je dis que je suis pressé, que j’ai du boulot. Parfois c’est vrai. Parfois je scroll juste sur LinkedIn en mangeant une barre repas. Celles qui sont censées contenir tous les nutriments essentiels. Et zéro charge mentale.
Un midi, mon PC s’éteint et refuse de redémarrer. L’équipe IT est en pause déj. Il me reste peu de batterie sur mon téléphone. Je n’ai rien d’autre à faire que manger. Alors je sors une énième barre repas de mon sac.
J’ouvre. Cette couleur marron me fait moyennement envie. Mais bon. Je l’approche de ma bouche. Je remarque qu’elle n’a pas d’odeur. Je croque un morceau, c’est mou. Je mâche, une pâte épaisse et collante remplit ma bouche. J’avale, je sens comme une légère brûlure sur le bout de la langue.
Trois minutes après, je froisse son emballage couvert de termes scientifiques et me lève pour aller le jeter dans la cuisine. À deux mètres de la poubelle, un panier en osier.
Trois oranges.
“Tu es un peu blanc, ça va ?”
Nous sommes dans un train retour pour Paris. Ça me brasse à l’intérieur, j’ai des sueurs froides. Qu’est-ce que j’ai mangé qui me met dans cet état ?
Nous arrivons enfin à la maison après une fin de trajet qui m’a paru interminable. Pas de doute après cette nuit difficile : j’ai la gastro.
J’entre dans la pharmacie à côté de chez moi, et dis d’une voix basse au comptoir que mon transit est perturbé. Le pharmacien met la main sur une boîte derrière. Il m’en donne la posologie.
“Il vous faut des probiotiques aussi ?”
J’ai instantanément l’image d’une pub de yaourt des années 2000 qui m’apparaît.
“Je vous en donne pour dix jours. Après ça votre flore intestinale devrait avoir retrouvé son équilibre.”
Je repars avec mon sachet en kraft blanc et vert.
Trois semaines plus tard, je suis dans un petit square avec ma fille. Je suis entouré de grands rosiers roses, rouges et blancs. Il fait grand soleil. C’est le printemps.
Elle dort dans sa poussette. Je n’ai plus rien à regarder sur mon téléphone. Alors j’observe les alentours.
Deux personnes à côté de moi. Dix ans plus jeunes je dirais. Couple naissant ou premier rendez-vous ? Je tends à peine l’oreille pour écouter ce qu’ils se disent, avec une pointe de curiosité.
“Ma peau s’est améliorée de ouf depuis que je ne mange plus de produits à base de lait de vache. Mon microbiote apparemment il kiffait pas trop.”
Je me rappelle de mes repas à leur âge. Des pâtes, de la sauce et du fromage râpé cinq jours sur sept. La dernière fois que j’avais prononcé le mot microbiote, c’était au collège, en SVT.
Je sors mon téléphone pour me faire une piqûre de rappel. Je pose une main sur mon nombril. Je regarde le massif face à moi. J’imagine tout ce qui grouille sous la terre qui aide à nourrir les plantes. Tout ce qui grouille sous la peau de mon ventre.
Ma fille a neuf mois. Elle mange déjà presque de tout. Des légumes bio cuits à la vapeur avec un filet d’huile d’olive. Des pâtes semi-complètes en forme d’animaux. Des compotes sans sucre et sans additifs.
Je m’amuse de la voir observer les aliments. Écrabouiller les morceaux entre ses doigts. Faire une grimace en goûtant un nouveau légume. Parfois se faire un deuxième shampooing avec un mélange de semoule et de courgettes.
J’imagine maintenant tout le trajet de ces petites cuillères qui disparaissent derrière ses lèvres.
Un soir, je remue dans la poêle cette excellente paella industrielle que nous avons l’habitude de manger avec ma femme. J’entends sa voix.
“Bien grillé le riz hein !”
Juste à côté, une casserole avec un reste de légumes mixés de ma fille. Je regarde les quelques fines lamelles de poivrons qui se battent en duel entre le poisson, le poulet et le chorizo.
Comment on va faire quand elle mangera en même temps que nous ?
Dans les semaines qui suivent, je cuisine plus de légumes le soir. Je lis la déception dans les yeux de ma femme. Parfois, elle me dit que nos dîners deviennent un peu tristes. Je lui dis que c’est pour notre bien.
Pour mes déjeuners en semaine, je suis aussi plus attentif à ce que j’achète au supermarché, dans ce rayon “snacking déjeuner” où je prends habituellement mes plats. Je prends un article, et au lieu de le scanner directement, je regarde sa composition.
Un jour je prends une salade box Caesar rangée derrière sa vitrine froide. Je regarde les petits morceaux de poulet et les œufs coupés en tranches à travers l’opercule transparent.
“Tu vas quand même pas manger cette merde ?”
Je revois ce poulet que nous avions acheté vivant au marché quand j’étais enfant. La boule au ventre en voyant ma grand-mère le plumer dans le jardin. Puis ces images d’élevages industriels avec des poulets entassés sous des néons que j’avais vues quelques années plus tard.
Je la repose.
Quelques semaines passent.
J’enfile mes baskets, direction la Seine pour un run. Je lance le dernier épisode d’un podcast que je suis sur la course à pied. Cette fois-ci, une interview d’un spécialiste de la nutrition sportive.
Il parle de légumes zombies. Mon cœur accélère. Je me revois toutes ces fois acheter des tomates au supermarché. Les trouver dures en les saisissant. Croquer dans leur peau tendue. Mâcher cette chair pleine d’eau légèrement acide, sans goût.
Je repense à ces tomates que nous avions achetées en Toscane. Cette peau fine. La chair fondante. L’explosion de goût dans la bouche, avec une simple vinaigrette.
En rentrant, je cherche en ligne les compléments alimentaires dont il parlait.
J’entre sur le premier site Google. Je clique sur la page “Tous les produits”. Je défile.
Ashwagandha KSM66. BCAA 2.1.1. Bisglycinate de Fer. Électrolytes.
Je fronce les sourcils.
En haut de la page, un onglet. “Pack essentiel, pour démarrer”. Je clique.
“Les indispensables du quotidien pour prendre soin de sa santé sur le long terme”
Je passe commande.
“J’ai fini de préparer les affaires des filles. Tu peux mettre les tiennes dans la valise ?”
Nous sommes en août. Demain, nous partons pour deux semaines en Corse.
Je ne m’encombre pas, il y a une machine là-bas. Je tasse quelques vêtements et mon maillot pour faire rentrer mes tenues de sport, un shaker et mes sachets de whey, collagène et créatine. J’emballe mes boîtes de vitamines, minéraux et oméga-3 dans mes chaussettes que je glisse dans mes baskets.
Je referme la valise.
Arrivés sur place, nous allons faire des courses. Ma femme se dirige vers le rayon nutrition infantile. Je vais prendre ce dont j’ai besoin. Du thé vert, des œufs, du skyr, des bananes, des noix, de l’avoine et des fruits rouges. De quoi sécuriser mes apports quotidiens, quoi qu’il arrive pendant le séjour.
Nous nous retrouvons près des caisses.
“C’est bon on a tout. Pas besoin de légumes. Y a le potager en bas, on pourra se servir.”
De retour à la maison, je me mets en cuisine.
Je prends quelques tomates dans une des grandes cagettes en plastique noir du potager. Je les rince pour retirer ces taches bleues des résidus de cuivre. Je les coupe en morceaux. J’ajoute de la mozzarella que je déchiquette grossièrement à la main, et quelques feuilles de basilic.
J’attrape la bouteille de cette huile d’olive du coin. Je la goûte. Je souris. Ronde et piquante juste ce qu’il faut. J’assaisonne la salade, puis la pose au milieu de cette nappe estivale qui couvre la table du jardin.
Je demande à mon aînée si elle aime. Elle me dit oui. Me demande ce que sont ces tout petits morceaux verts sur les tomates.
Je me détends, sous ce parasol qui nous protège de ce soleil de plomb.
C’est les vacances.
Trois jours plus tard, les cagettes sont vides. Je propose à mon aînée de m’accompagner pour aller chercher des légumes dans le potager. Elle saute de joie. Je prends un petit couteau et trois seaux de plage aux couleurs délavées.
Arrivés en bas, je lui explique ce que nous allons ramasser. Je prends un ton sûr de moi en nommant les plants. Je fais comme si je les connaissais au premier coup d’œil, juste après avoir discrètement soulevé les feuilles pour voir ce qui y pousse.
Je lui fais un petit cours de botanique basique. Les racines, la tige, les feuilles. Je cherche des légumes de différentes maturités pour lui montrer les changements de tailles et de couleurs.
“Ça on peut ramasser, ça on reviendra un autre jour”
En même temps que je lui parle et que mes ongles noircissent, je pense à tous ces légumes que j’achète le reste de l’année au supermarché. Ceux qui sont cueillis loin d’ici et qui, paraît-il, mûrissent coupés du sol.
Je suis ému en la voyant mettre des petites courgettes sur sa robe, dont elle a tiré le revers pour se faire un panier.
Nous remontons. Je lui montre les légumes de notre récolte avant de les cuisiner, et une fois dans son assiette.
Au bout de trois jours, j’ai déjà tout fait : courgettes, tomates, aubergines, poivrons, oignons. Encore dix jours de repas. On va vite tourner en rond... En même temps, ce serait vraiment bête d’acheter des légumes alors que le potager est plein à craquer.
L’appréhension fait place à la détente. Je trouve une forme d’apaisement en reprenant tous les jours les mêmes ustensiles et les mêmes légumes. Chaque fois que je sors mes couteaux, je m’amuse à chercher comment varier par rapport à la veille.
Courgettes sautées. Aubergines farcies. Ratatouille. Tian de légumes. Soupes froides. Légumes rôtis. Shakshouka. Caviar d’aubergine. Pasta alla norma. Avec les trois-quatre mêmes ingrédients, que j’observe sous toutes leurs coutures.
Le cœur de la courgette plein de pépins, l’eau qu’il relâche à la cuisson. La porosité de l’aubergine, qui boit l’huile d’olive comme une éponge.
Deux jours avant de partir, ma grande me tend une boîte alors que je tranche une énième aubergine.
“Tiens Papa, tes médicaments”
Ma boîte de pilules de magnésium.
Ma gorge se serre. J’ai envie de lui expliquer que ce ne sont pas des médicaments, mais je ne trouve pas quoi lui dire. Je la remercie.
Dans l’avion retour, je trie les photos du séjour sur mon téléphone. Je tombe sur ma fille, sourire éclatant, me montrant la fleur de courgette qu’elle a trouvée.
Je me tourne vers elle. Elle regarde à travers le hublot.
Je souris.
“Apportez de quoi grignoter !”
Je suis au rayon frais du Monoprix, en bas de chez des amis qui nous ont invités pour un apéro dinatoire improvisé. J’ai déjà pris des chips de légumes, du houmous, de la tapenade aux figues et du pain aux céréales.
Je balaye du regard les desserts du rayon frais. Des mousses au chocolat, des liégeois, des crèmes brûlées, du riz au lait. Des Kinder Pingui.
“Vas-y, tape-toi un gros pic de glycémie. Nickel juste avant de dormir.”
Je change de vitrine.
Je regarde les pots de skyr. Ma poitrine se referme légèrement. C’est un peu la honte de se ramener avec ça. Personne n’en voudra. Je vais passer pour qui ?
Mes yeux parcourent les linéaires. Un emballage arrête mon regard. Un pot de yaourt à la grecque. Des motifs genre mosaïques méditerranéennes. Une typo épurée. Du lait de vache avec une AOP.
Je le mets dans mon panier.
“Les filles dorment, tout va bien”
Je range mon téléphone après avoir lu ce SMS de la nounou, et trempe un morceau de carotte dans ce bol de fromage frais aux herbes. Un copain découpe un saucisson artisanal et me tend la planche.
J’en prends un morceau. Ça fait longtemps.
Je sens quelque chose de doux, légèrement beurré qui tapisse ma langue, mes joues et mon palais. Le goût de la chair m’explose au nez. Un délice. Par contre j’ai l’impression de manger un plat où l’on aurait renversé le pot de sel. Dix minutes plus tard, je reprends un morceau. Non, vraiment c’est trop. Je n’en reprends plus.
On sort les desserts du frigo. Je me sers un petit bol de yaourt grec, avec quelques myrtilles. Je prends une cuillère. C’est épais, dense, ultra onctueux. Comme si ma langue glissait sur du satin.
Ça fait des mois que je ne mange que du skyr ou du fromage blanc 0%. J’ai l’impression de manger de la crème fraîche.
Je reprends une cuillère avec deux myrtilles. Je presse ma langue contre le palais. Les petites baies éclatent et laissent échapper leur jus qui se mélange au reste.
Je ferme les yeux un instant. Les traits de mon visage se relâchent. Cette petite pointe sucrée-acide équilibre la richesse du yaourt à la perfection.
On me propose une petite part de pâtisserie. Je me laisse tenter.
Je prends un morceau. Je mâche. Je grimace légèrement. Ma salive s’épaissit. Le bout de ma langue brûle. J’ai comme quelque chose d’invisible qui reste accroché à mon palais.
Je laisse le reste dans mon assiette en carton.
Quelques jours plus tard, je suis au magasin bio en bas de chez moi pour acheter quelques fruits. Je tombe face à une tête de gondole qui promeut des chocolats issus du commerce équitable.
Je lis les petites mentions sur les emballages. Pérou, Madagascar, Équateur, Côte d’Ivoire. Corsé, intense, fruité, équilibré.
“Ça te dit une petite dégustation de chocolat ?”
Je pose deux tablettes sur notre table basse, tends un carré à ma femme, et repousse le chien de l’autre main.
Je goûte. Je sens des notes de grillé et de boisé. Une pointe de caramel. Ma langue se patine légèrement. Je sens de l’amertume mais ça n’est pas désagréable.
Je n’aurais jamais cru pouvoir apprécier du chocolat à 85% de cacao.
Je souris à ma femme, après m’être volontairement badigeonné les dents de noir avec ma langue.
En refermant les papiers d’aluminium, je lui demande si ça lui pèse toujours autant nos dîners de semaine simples et bruts.
“J’ai fini par m’habituer. Tu cuisines bien les légumes maintenant je trouve. Et ça compense mes craquages de la journée au bureau.
Par contre tes boîtes de sardines à l’huile, pouah.
Ça, je peux pas.”
“Brocolis ! Carottes ! Épinards ! Patates !”
Quelques mois ont passé depuis ces vacances en Corse. Notre commande de surgelés hebdomadaire vient d’arriver.
Mes filles accourent. Elles plongent leurs petites mains dans les grands cartons de livraison, et me tendent chaque article pour que je les range. La grande me dit ce que c’est, la petite écoute.
“À table !”
Ma femme installe la petite dans sa chaise haute et lui met son bavoir. La grande grimpe toute seule. Je sers les assiettes. Une petite salade de courgettes en lamelles et de fêta.
“C’est bon vous avez fini ? On passe au plat ?”
Je pose la poêle au milieu de la table.
“OUIIIIII ! La paella ! La paella !”
Ma femme donne une fourchette sur deux à la grande qui fait un peu le bébé. La petite mange toute seule. Je m’émerveille de cette dextérité qu’elle n’avait pas il y a un mois.
Je leur propose des fruits pour le dessert. Banane pour l’une, pomme pour l’autre. Ma femme me demande un fromage blanc au lait de brebis.
Je commence à débarrasser et remplir le lave-vaisselle pour gagner du temps. Je prendrai mon dessert plus tard.
20h30, ça dort enfin.
Ma femme termine une présentation sur le canapé. Je me dirige vers la coupe de fruits. Je prends une orange, avec une petite assiette et un couteau.
J’ai un flash.
Je m’assois, les mains sur la table autour de l’assiette.
Je m’approche. La peau est orange pâle. Je remarque de légères traces de vert. J’imagine le fruit pendu à l’arbre sur un littoral corse, cette face tournée à l’ombre.
Je vois des chemins de pierre. Je sens des odeurs de maquis remonter. J’entends des cigales.
Je touche l’écorce. Je sens les aspérités du bout des doigts. On dirait un joli cuir bien travaillé.
Je fais une petite incision dans la peau avec mon couteau. Je la ramène à moi en appui contre mon pouce. Du jus s’échappe en gouttelettes très fines, comme un parfum qu’on vaporise. Je m’approche pour sentir.
J’ai sept ans. Je suis chez Sephora avec ma mère. Elle discute avec une grande dame blonde en blazer noir qu’elle connaît bien. Marie-Claude. Elle me tend un petit échantillon de parfum. Je lis l’étiquette sur le flacon. “Orange Verte”.
Je racle avec mon couteau les restes de cette pellicule blanche et spongieuse. Je goûte un tout petit bout. Très amer.
Je regarde cette sphère régulière. Je sépare les quartiers, en appuyant délicatement pour ne pas percer la peau. Je les aligne sur l’assiette. Ils sont tous de taille différente.
J’ouvre un quartier de la pointe de mon couteau. Je regarde cette chair nue. Des centaines de petites vésicules, serrées les unes contre les autres.
J’en saisis une.
Je la pose sur ma langue. Je la comprime contre mon palais. Elle éclate doucement. La petite quantité de jus qui s’en échappe réveille mes papilles. Acide, et légèrement sucrée.
Je mange les autres morceaux. J’ai des souvenirs de cantine qui remontent, de ces quartiers que je mangeais à même la peau. De mes coins de bouche légèrement irrités par les huiles essentielles.
J’extrais six pépins en tout, blancs cassés. Je revois une salle humide, des tables en bois. Je suis en classe verte en CE1. On fait germer des graines dans du coton.
Comment quelque chose d’aussi petit peut contenir un arbre tout entier ?
Je jette la peau et les pépins. Je sens mes doigts. Ils sont parfumés. Je les rince, gratte doucement le bord des cuticules. Je pars m’allonger sur le canapé à côté de ma femme.
J’observe la coupe de fruits de loin. Des images de natures mortes émergent. Je m’étais toujours demandé pourquoi des gens avaient trouvé ça intéressant de peindre des pommes et des poires dans une coupe sur fond noir.
Qu’est-ce qu’ils ont vu ? Pourquoi voulaient-ils le partager ?
“Tu penses à quoi ?”
Je sursaute, me retourne vers ma femme.
“Alors ?
- Rien, rien”
***











